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Les bonds de l’État

Une forme socio-économique condamnée à la crise permanente comme seule opportunité d’autoreproduction mérite le qualificatif de décadente.  

Le coronavirus, déclencheur de la crise ?

L’économie libérale trouve en général des causes aux crises. Il en va en quelque sorte de sa fonction : prouver que les problèmes de l’économie capitaliste sont engendrés par des causes externes, c’est-à-dire que le capitalisme n’est pas à l’origine de ses propres dysfonctionnements. Toutes sortes d’évènements, fortuits ou non, peuvent être mobilisés. L’éclatement d’une « bulle », vue comme phénomène autonome, était la cause immédiate de la crise de 2008 ; tout au plus cette bulle spéculative elle-même traduisait-elle, pour certains économistes téméraires, une « déviation » du capitalisme, un excès du capital malsain (financier) sur le capital sain (productif). Il faut noter d’ailleurs que ceux qui soutenaient une telle position (et qui la soutiennent toujours, du reste) sont tenus pour plutôt « de gauche ». D’autres crises ont pu être engendrées, au choix, par de « mauvaises » mesures financières ou monétaires, par un trop grand interventionnisme de l’État, par des chocs pétroliers[1], etc. La palme est à l’économiste anglais Stanley Jevons, qui a le plus sérieusement du monde étudié l’impact des éruptions solaires sur les cycles de crises (Les Crises commerciales et les taches du soleil, 1879).

Figure 1 : Stanley Jevons. L’œil gauche, légèrement plus bas que le droit, témoigne d’un esprit brillant mais illogique.

Aujourd’hui, c’est le coronavirus. De même que pour les précédentes causalités évoquées, l’épidémie a bien entendu un rapport étroit avec le déclenchement de la crise et avec ses modalités spécifiques, tout particulièrement en ce qui concerne sa gestion par les États. Toutefois, il ne faut pas « regarder le doigt » mais la lune, et, au risque d’enfoncer des portes ouvertes, il faut rappeler que les crises sont produites, de façon inéluctable, par la forme socio-économique capitaliste, par le développement de ses contradictions. En premier lieu, à l’échelle planétaire, de plus en plus de travailleurs sont éjectés de processus de production de valeur[2], alors qu’ils en sont la condition absolument indispensable : cette contradiction centrale, inéluctablement encore, tend à réduire les taux de profit, à développer la suraccumulation de capital, à constituer une population de travailleurs sans emploi qui représentent un défi croissant pour la reproduction même de la forme socio-économique, etc.

Il faut aussi se pencher sur la façon dont chaque crise permet au capitalisme de reprendre sur de nouvelles bases, « assainies ». Cette régénération n’est pas magique, mais repose sur la destruction de quantités de capitaux proportionnelles à l’ampleur de la crise. Ces capitaux, c’est d’une part la force de travail des travailleurs (capital variable), qu’on supprime, par exemple, en les liquidant par la guerre, ou en évinçant certaines catégories du marché du travail ; d’autre part des marchandises ; enfin des moyens de production (capital fixe), détruits ou dévalorisés. Pour ce dernier processus, la crise produit elle-même les conditions de la dévalorisation, dans le processus successif de faillites, rachat d’actifs à bon marché, concentration du capital. La guerre parachève souvent ces « restructurations », par un triple mouvement de destruction parfois massive de capitaux, de stimulation économique par l’industrie de l’armement, enfin de création de conditions économiques nouvelles à fort profit (reconstruction, pillage sous toutes ses formes…). La restructuration de la forme socio-économique capitaliste se fait enfin en accroissant les taux de profit, par la mise au travail la plus brutale, la baisse du salaire réel, l’écrasement des luttes de travailleurs, l’accroissement du temps de travail, l’augmentation du prix des marchandises, etc. Notons enfin qu’une reprise trop hâtive ou mal organisée se heurte aux problèmes qui restent irrésolus : ainsi, une relance de l’appareil productif peut se trouver confrontée à un blocage de la circulation, ce qui peut approfondir la crise ; à l’inverse, une circulation « fluidifiée » ne peut réaliser que la valeur produite, et exige donc une reprise de la production elle-même, faute de générer des pertes importantes. Ce sont donc ces deux pôles qu’il s’agit de mettre en harmonie dans le cours de leur relance comme ils l’étaient en quelque sorte pendant la crise. La « régénération » de l’économie est à ce prix.

Cette régénération, en fait, n’est est pas vraiment une ; comme elle ne constitue en rien un dépassement des contradictions qui sont à l’origine de la crise, elle ne peut être que provisoire et partielle, et chaque fois moins efficace. La violence de chaque crise et de sa restructuration est en rapport inverse de l’intervalle qui la sépare de la suivante : plus l’intervalle est court, plus la violence est grande.

La crise ne se manifeste pas comme un manque d’argent, mais essentiellement comme une pléthore d’argent. Le manque de possibilité pour cet argent d’être investi dans des cycles productifs garantissant un profit suffisant conduit à l’immobilisation d’une partie du capital. Or, il n’y a rien de pire pour le capitalisme que l’immobilité du capital, qui lui est nuisible ; cette forme socio-économique a au contraire un besoin permanent de la mobilité la plus grande du capital, de façon à toujours démarrer des cycles de production de valeur nouveaux à une échelle toujours plus large. C’est donc au fond ce blocage de la circulation du capital qui constitue la crise.

Les flux de capital-marchandise se grippent ; les marchandises déjà produites s’accumulent sans être consommées, donc sans réaliser la valeur qu’elles contiennent ; le capital-argent n’est à son tour plus investi dans la production de marchandises nouvelles, qui ne paraît pas pouvoir déboucher sur leur mise en circulation, donc sur la réalisation de la plus-value. En général, dans les périodes qui précèdent immédiatement l’éclatement des crises économiques, le capital se transfère dans des proportions de plus en plus massives vers les instruments financiers (ou, surtout dans les époques antérieures, dans le secteur commercial ; il est même parfois thésaurisé, c’est-à-dire immobilisé). Ces instruments financiers[3] deviennent eux-mêmes l’objet d’une forte demande, puisque seuls en mesure, apparemment, de générer un profit immédiat, ce qui occasionne des krachs. Le krach est donc la manifestation d’une incapacité pour le capital de se valoriser – ce n’est donc pas la « cause » de la crise, mais son expression, souvent la première dans le temps. Du reste, le krach est, en même temps qu’un effondrement économique, la destruction d’une grande masse de capital fictif. Par le renchérissement relatif du capital « réel » vis-à-vis du capital fictif, il s’agit donc déjà d’une amorce de dépassement de la crise.

Figure 2 : le difficile partage du profit. De gauche à droite : rente foncière, capital commercial, capital financier, capital industriel, thésaurisation. Les travailleurs, qui n’ont rien, se voient en bas à gauche dans leur tentative de récupérer des lambeaux. En bas à droite, le travailleur sans emploi fouillant les poubelles.

L’économie mondiale dans la période 2008-2020

Mais cette fois-ci, le krach n’est venu que dans un deuxième temps. Le coronavirus, et surtout les stupéfiantes mesures de confinement et de ralentissement de la production qu’il a rapidement entraînées en Chine, semblent être les causes immédiates du blocage de la circulation. De la même façon que les krachs sont des manifestations de la crise et tout au plus ses déclencheurs, l’état d’urgence sanitaire serait-il une « manifestation » de la crise ?

La Chine

Les années 1990-1991 ont été pour la Chine celles de la plus faible croissance du PIB (environ 4 %) depuis la mort du président Mao. Depuis, c’est 2019 qui a été la pire année pour le capitalisme chinois : même au plus fort de la crise de 2008, la croissance était plus forte. C’est à dire qu’en période de « non-crise[4] », la reproduction élargie du capital est devenue plus difficile même qu’en période de « crise ». La crise de 2008 et des années suivantes avait été l’occasion, pour l’économie chinoise, d’investissements publics colossaux (soutien à la production), si bien que la production chinoise se trouve depuis lors dépendante de cet appui de l’État. Les conflits commerciaux avec les USA se sont multipliés et durcis ces dernières années : les taux de profit étant plus faibles, la concurrence pour la conquête des marchés se fait plus âpre[5]. Les mesures protectionnistes prises par l’un et l’autre gouvernement ont un effet stimulant de très court terme pour les capitalistes nationaux des secteurs concernés, mais très vite se révèlent contre-productives (essentiellement en freinant les échanges) : il faut alors soit redoubler ces mesures protectionnistes, soit de nouveau s’ouvrir au marché mondial, avec le risque d’y être évincé par d’autres capitalistes (qui jouiraient, par exemple, d’une avance technologique ou d’une main-d’œuvre moins coûteuse). Dans une logique analogue, les autorités chinoises ont pris des mesures visant à garantir un taux de change avantageux. On observe, par ailleurs, ces deux dernières décennies, de considérables transferts de capitaux de l’appareil productif proprement dit (industriel) vers l’extraction de matières premières, sur le sol chinois ou ailleurs dans le monde. Enfin, le capitalisme chinois, qui s’est adapté à une demande mondiale versatile avec une efficacité qui a estomaqué les observateurs dans les années 1990, a développé pour ce faire des modèles de production comme de circulation excessivement fragiles, la fragilité des uns alimentant la fragilité des autres et inversement. Ainsi en va-t-il de la production dite just in time et du refus absolu de tout stock : ces logiques sont une force dès lors que « tout va bien », permettant une adaptation fluide aux marchés ; cependant, que la fluidité de la circulation vienne à se gripper ne serait-ce qu’un peu, et c’est tout l’édifice qui est en péril. Un ralentissement de la circulation devient celui de la production (flux tendu), un ralentissement de la production entraîne aussitôt un arrêt de la circulation (pas de stock). En somme, le capitalisme, plus que jamais, génère ses propres occasions de crise ; la difficulté croissante de « faire du profit » entraîne des modalités d’organisation économiques toujours plus fragiles.

Figure 3 : le « tassement » de la croissance chinoise depuis 2008.

Les USA

C’est une petite surprise que l’économie des USA résiste finalement aussi bien à la croissance de la puissance chinoise. On annonce régulièrement depuis vingt ans que la Chine est devenue ou est sur le point de devenir le nouveau leader de l’économie mondiale. Aux USA, la croissance se maintient pourtant à des taux supérieurs à ceux de l’Europe, malgré l’épuisement évident de son modèle productif. Mais, de même que pour l’économie de la Chine, il s’agit en bonne part d’un effet de « trompe-l’œil ». Ce qui « tient » pour partie l’économie, ce ne sont pas ses propres conditions, mais des phénomènes qui lui sont plus ou moins externes. Ainsi, l’interventionnisme de l’État est très important, en dépit des protestations des monétaristes et des libéraux[6]. Comme en Chine encore, les autorités prennent des mesures protectionnistes « ciblées » sur certains produits jugés d’une importance capitale pour le pays – ces mesures ne visent pratiquement que la Chine. C’est qu’il s’agit de soutenir le commerce extérieur, mis à mal par la mondialisation. Aussi, les USA n’hésitent pas à appuyer leur agressivité commerciale avec des coups de force diplomatiques et militaires, quand ils ne pillent pas purement et simplement les matières premières de certains pays, à commencer par le pétrole du Moyen-Orient[7]. En effet, un des piliers de la croissance américaine dans la période post-2008, c’est l’extraction d’hydrocarbures par fracturation hydraulique (« gaz de schiste ») ; or, cette production, plus coûteuse que la production « classique », nécessite, pour être mise sur le marché, que le prix de vente soit élevé. Pour garantir ce prix assez haut (au-dessus de 50 dollars le baril environ), les USA, l’Opep et la Russie ont trouvé un accord, renouvelé année après année, de contrôle des quantités produites : moins de pétrole sur le marché mondial égale des prix plus hauts. C’est ainsi, grossièrement, que se maintiennent en Amérique des profits acceptables.

Figure 4 : les négociations commerciales sont parfois difficiles.

La resource curse

Cependant, ces taux de croissance américain et chinois masquent une réalité un peu plus complexe. Ils intègrent en effet la rente des matières premières, au premier rang desquelles on trouve les hydrocarbures. Ces productions sont « maudites » du point de vue du capitalisme au sens où, si elles génèrent un taux de profit assez élevé, elles ne produisent qu’une relativement faible plus-value, en regard du capital investi[8]. Le capital est attiré comme mécaniquement par ces secteurs profitables ; cependant, ces secteurs produisent moins de valeur que d’autres dans lesquels, dès lors, ce capital n’est pas investi. Il en résulte un frein sérieux à l’accumulation de capital et surtout à sa reproduction à une plus large échelle. Les économistes bourgeois eux-mêmes sont depuis longtemps conscients de cette « malédiction », qui selon eux pervertit les acteurs économiques, qui gaspillent leur capital à s’approprier et à conserver des secteurs monopolistiques et des situations de rente au lieu d’investir en vue d’accroître la productivité, etc. ; en d’autres termes, la rente fausse le jeu du capitalisme et « amollit » le capitaliste qui, dans la jungle-concurrence, court ainsi le risque d’être évincé[9].

La crise du printemps 2020

En résumé, l’économie mondiale, encore dans le cours pénible de sa restructuration après la crise de 2008, était en situation de grande fragilité ; si la croissance se maintenait, quoi qu’à des taux assez bas si on les compare à ceux d’autres périodes historiques, c’était essentiellement grâce à deux processus : la rente des matières premières et la production just in time nécessitant une circulation optimale des marchandises[10].

Or, ce sont ces deux « béquilles » qui ont cédé en même temps ou presque. Un prévisible krach du pétrole a été causé par la mésentente entre les différents pays producteurs, qui ne sont pas parvenus à s’entendre sur le contrôle de leur production : Russes et dans une moindre mesure Saoudiens ont sans doute fini par s’apercevoir de leur position de gogos vis-à-vis des USA, qui bénéficiaient sans contrepartie de leur contrôle relativement efficace des volumes produits. La Russie a en effet un intérêt évident à laisser libre cours à sa production, puisque ses hydrocarbures restent rentables même à des prix relativement bas, et la baisse de rentabilité est compensée par les quantités produites. À l’inverse, on l’a dit, le pétrole « de schiste » américain cesse d’être lucratif en dessous de 50 dollars le baril. Or, le 6 mars 2020 au soir, le prix du baril s’effondrait (avec une brutalité analogue à ce qui s’est passé en 1979) et atteignait dans la nuit le cours d’environ 25 dollars.

Cette chute du prix de vente du pétrole n’est cependant pas la simple conséquence des conflits commerciaux entre l’Opep + et les USA. L’épidémie mondiale, en réduisant la consommation de pétrole[11], à l’échelle de la planète, d’environ 30 % entre janvier et avril 2020, a logiquement contribué à faire baisser ces prix ; plutôt, cette baisse de la demande a constitué les conditions nécessaires pour qu’un conflit commercial (comme il s’en produit régulièrement, en particulier dans le secteur des hydrocarbures[12]) devienne un krach profond, entraînant à sa suite d’autres secteurs de l’économie. Les autres matières premières ont bientôt subi une baisse de leur prix de vente, quoique moindre : métaux, produits agricoles, etc. Même l’or, sur quoi les investissements se « rabattent » classiquement, a connu une chute provisoire de son cours, avant de reprendre sa tendance haussière de long terme (qui à elle seule est sans doute une manifestation de la baisse tendancielle des taux de profit). Le transport maritime, loin de bénéficier de cette baisse des cours du carburant, l’a au contraire renforcée du fait de sa propre crise : les compagnies de transport, notoirement dans une situation de suraccumulation, dépendant d’une fluidité parfaite des marchés, se sont trouvées inemployées dès le début de l’épidémie en Chine.

Logiquement, la production industrielle s’est elle-même vue privée de débouchés : les capitaux ont donc en partie quitté ces secteurs pour d’autres, censément plus rentables à court terme, ce phénomène alimentant à son tour la crise du marché des matières premières et la spéculation boursière. Et ainsi de suite, secteur par secteur, l’économie mondiale est partout entrée en récession. À ce sujet il convient cependant de rappeler que la récession avait débuté, selon l’Insee, dès le dernier trimestre 2019, nouvelle preuve que le coronavirus n’a été que l’évènement déclencheur d’un mouvement économique attendu et prévisible.

C’est dans sa fonction de « grippage » des circuits marchands et – dans un second temps – des circuits productifs que se manifeste l’épidémie dans le champ économique. Ainsi, un phénomène alimente l’autre : la crise de la circulation favorise celle des matières premières (par chute brutale de la demande) ; la crise des matières premières a un impact en retour sur la circulation (par chute de la production). C’est donc plus ou moins préventivement que la Chine a mis son appareil productif au ralenti dès les premiers signes que cette épidémie serait un phénomène d’ampleur mondiale. Semaine après semaine, les autres États ont procédé de façon analogue : en France, à la fin du mois de mars, le président de France Industrie (syndicat patronal regroupant les entreprises à forte concentration de capital) parlait de la moitié des usines à l’arrêt.

La crise des hydrocarbures a connu son apogée vers le 20 avril, lorsque le cours du pétrole américain (WTI) est descendu momentanément à -37 dollars le baril. Ce cours négatif, unique dans l’histoire, n’est sans doute qu’un micro-évènement anecdotique, mais il révèle l’ampleur de la suraccumulation de pétrole aux USA : les capacités de stockage sont engorgées en à peine un mois, si bien que les producteurs sont prêts à payer autrui pour les en débarrasser. La différenciation entre le cours du pétrole « de schiste » américain et le Brent produit « conventionnellement » est elle aussi hautement significative[13] et montre comment le cours du premier était en fait soutenu artificiellement par les politiques des autorités américaines. Ceci doit nous amener à prendre en considération les rapports de l’État et de l’économie en crise.

Figure 5 : l’État (vue d’artiste).

Croissance, exubérance et médiation de tout

Lors de l’étude de la crise de la forme socio-économique (étudiée jusqu’ici essentiellement sous l’angle de l’économie politique et des flux commerciaux mondiaux) on rencontre à tout instant et au premier plan l’État. C’est que cette drôle de forme a, au fil de l’évolution du capitalisme, pris une place de plus en plus importante. Elle a certes participé, plus qu’on ne le dit souvent, à sa naissance, en encourageant certaines de ses tendances essentielles (modernisation des modalités de transaction commerciales, monétarisation de l’économie…), en ouvrant la voie à d’autres (colonisation et pillage des mondes extra-européens…), etc. Mais il s’est développé une forme d’État spécifique au capitalisme[14], à la fois produit de la forme socio-économique capitaliste et la produisant. C’est l’État, aujourd’hui plus que jamais, qui prend en charge la reproduction – harmonieuse ou non – du rapport social capitaliste.

Cette place de l’État est d’abord grandissante dans la reproduction du capital lui-même : partout sur la planète, avec diverses modalités, les États garantissent l’échange marchand « libre », l’existence même du marché « libre », le statut juridique des travailleurs « libres », et ainsi de suite. Ils ont de même en charge la répression des menaces pouvant éventuellement peser sur cette reproduction, au premier rang desquelles les révoltes de travailleurs employés ou non, mais aussi la sécurité des échanges, garantissant en fin de compte l’aplanissement des obstacles entre la production d’une marchandise et sa consommation (avanies, destruction, vol, etc.). Partout sur la planète, les États s’occupent de l’installation d’infrastructures de transport et de communication gigantesques, indispensables à la valorisation du capital, que les capitalistes eux-mêmes ne pourraient ni ne voudraient prendre en charge[15]. Enfin, avec ici de profondes variations entre États (et entre types d’États), ils défendent les intérêts de « leurs » capitalistes nationaux, ou le plus souvent d’une fraction de ceux-ci, contre les concurrents extranationaux, ainsi qu’on l’a vu plus haut. Pour mener à bien toutes ces tâches, les États s’approprient, bon gré mal gré, une partie de la plus-value collectivement produite.

D’autre part, l’État s’est progressivement mis à intervenir dans la reproduction des travailleurs eux-mêmes, qui était initialement prise en charge par le salaire (et, pour les travailleurs sans emploi, par les différentes formes de solidarité précapitalistes et proto-capitalistes). À partir du xxe siècle, tant en Union soviétique que dans les pays occidentaux, cette reproduction a partiellement échu aux États. Ces derniers ponctionnent une part plus grande de la plus-value produite par la société toute entière, et en reversent une partie pour garantir la reproduction de la force de travail, sous forme d’allocations chômage, de pensions de retraite, etc. Au départ, ces « revenus de transfert » (comme dit l’économie bourgeoise) n’avaient pour public que les travailleurs privés d’emploi, momentanément ou définitivement. Mais, alors que s’approfondissait la contradiction centrale du capitalisme (déjà évoquée) qui veut que, pour maintenir tant bien que mal les taux de profit, une proportion sans cesse croissante de travailleurs soit évacuée du marché du travail, le poids de ces revenus de transfert s’est accru, au déplaisir des capitalistes qui ne voyaient pas sans amertume s’envoler une partie croissante de « leur » plus-value.

Ce phénomène doit être lu au regard d’un autre : on assiste, depuis la moitié du xxe siècle, à une sorte de disjonction entre la production de valeur et l’obtention d’un revenu correspondant : appelons ce phénomène la crise du rapport salarial, et n’insistons pas davantage ; contentons-nous de dire que le lien entre « salaire » et « travail » se complexifie, et que ces deux modalités du rapport social général sont plutôt à concevoir, à présent, d’une manière globale, c’est-à-dire à l’échelle d’une société donnée, voire de la planète. Dès lors, tirant parti de cette disjonction relative entre travail et revenu, les capitalistes ont fait baisser le coût du travail, du moins en termes de salaires réels. Cette baisse du coût du travail leur procure sans le moindre doute la plus grande satisfaction et des profits immédiats plus importants. Pourtant, les travailleurs sont un élément fondamental de la consommation des marchandises, et pour ce faire ils ont besoin d’un revenu suffisant ; d’autre part, même sans tenir compte de la remarque précédente, les travailleurs doivent pouvoir reproduire quotidiennement leur force de travail, ce qui implique un certain niveau de revenu, défini socialement, faute de quoi leur productivité diminue, et à terme le travail pourrait devenir impossible[16] ; enfin, la maîtrise au moins partielle d’un ordre social permettant la perpétuation du rapport capitaliste, fonction essentielle, implique que la plus grande part de la société y trouve son compte, ou en tous cas que n’existent pas, à ses marges, des hordes de gueux affamés prêts au pillage[17]. Toutes ces raisons ont conduit les États à se préoccuper non seulement de la reproduction des travailleurs sans emploi, mais également de ceux ayant un emploi. Cette reproduction passe donc de moins en moins par le salaire « formel » qu’octroie le capitaliste au travailleur, et de plus en plus par le salaire « indirect », octroyé par l’État, sous des formes très variables : aide au logement, prime d’activité (complément de salaire), prime « de Noël », subvention à l’achat de certaines marchandises (automobiles notamment[18]), etc.

Ainsi, cette tendance étant redoublée à partir de la restructuration des rapports capitalistes de l’après-« période de prospérité » (1945-1973), l’État prend en charge régulièrement (et non exceptionnellement) la reproduction quotidienne de millions de prolétaires. Cette mutation de son rôle (et la fin de la centralité du rapport salarial dans la forme socio-économique) ne s’est pas faite en un jour ; c’est progressivement que les États ont accru leurs prérogatives, le plus souvent sans en avoir véritablement conscience, sans vision d’ensemble cohérente. Du reste, ceci concerne surtout les États « riches », occidentaux, qui ont atteint un stade de développement capitaliste évoqué plus haut (en particulier la « crise du rapport salarial[19] »).

Cette croissance du rôle de l’État dans la reproduction du rapport social n’est d’ailleurs nullement limitée à celle des travailleurs ; les interventions publiques au profit des capitalistes sont elles aussi croissantes, et les temps de crises sont bien souvent l’occasion, pour l’État, de prendre encore un peu plus de place partout. De telles avancées soudaines de l’État ne remettent pas en cause la progressivité de sa croissance générale ; elles en marquent au contraire les modalités conjoncturelles, qu’il nous faut à présent étudier.

Figure 6 : croissance de l’État. En haut : tendance de long terme. En bas : bonds successifs. Calligraphie japonaise, fin du XVIe siècle.

Ce que ses bonds nous disent de l’État

C’est donc ainsi, par bonds, que progresse l’État. Les situations de crise sont propices à de tels bonds ; à ces croissances brusques des prérogatives des États ne succède jamais de repli de ces prérogatives, tout au plus des stagnations. L’exemple de la guerre 1914-1918 en France, avec ce que l’historienne Fabienne Bock appelle « l’exubérance de l’État », est instructif : en gonflant incroyablement la bureaucratie, en investissant de façon massive dans les infrastructures, en favorisant la concentration du capital, en encourageant sa fluidité à l’échelle de l’Entente, en devenant le principal client de l’industrie dont par ailleurs il avait en partie pris en main la gestion, etc., l’État de 1918 a opéré une transformation d’envergure et ne ressemble guère à celui de 1914. Par la suite, et malgré les protestations des économistes orthodoxes, on n’observe pas vraiment de recul. Les situations des autres États impliqués dans le conflit sont analogues, mutatis mutandis. L’Allemagne, par exemple, avait une économie déjà très contrôlée par l’État ; cette centralisation n’a fait que croître à la faveur de la guerre, par exemple pour pallier aux pénuries liées à l’embargo, pour financer la recherche militaire, le développement de produits de substitution, etc. Inutile de poursuivre l’énumération : il en va de même à peu près partout.

Dans le moment actuel, comme déjà lors des crises précédentes, on observe un phénomène analogue. Pour faire face aux difficultés que rencontre l’accumulation, l’État « prend les choses en main ». Il  recapitalise des entreprises (on se souvient des firmes automobiles américaines en 2008-2009[20]) ; pour favoriser la reprise de cette accumulation sur une échelle élargie, il finance d’importants plans de relance, tournés en particulier vers la production d’infrastructures et d’armement ; il soutient le « pouvoir d’achat » des gens. C’est ainsi aux deux extrémités du spectre social que se manifestent ces « bonds » : les nationalisations d’entreprises en faillite font écho à la prise en charge de masses croissantes de prolétaires par les revenus de transfert.

L’État apparaît donc, de manière criante lors des crises de toute nature, comme un peu plus que le « capitaliste collectif en idée » d’Engels. Il remplit certes cette fonction cruciale de « capitaliste collectif », favorisant la reproduction élargie du capital souvent malgré les capitalistes individuels eux-mêmes. Mais on voit qu’il a d’autres fonctions, d’autres « soucis », et en fin de compte une logique qui lui est propre ; sa propre reproduction en tant qu’acteur social ne semble pouvoir aller qu’en s’élargissant, elle aussi. Il s’est infiltré dans toutes les relations sociales, capitalistes ou non, est devenu l’acteur économique central ; tant et si bien qu’on est en droit de penser qu’un conflit avec le capital lui-même pourrait se faire jour.

Transferts de contradictions

Devenu ainsi, au point de vue économique, une manière d’hydre, l’État fonctionne selon plusieurs logiques, parfois contradictoires entre elles. Il semble obéir à une tendance à l’autonomisation, qui entre parfois en conflit avec son rôle de « capitaliste collectif en idée ».

Surtout, il se trouve en butte à une difficulté double : il est dans la nécessité de distribuer la plus grande part de la plus-value collective qu’il a ponctionnée aux capitalistes ; ces derniers, en butte à la baisse continuelle des profits, ont en effet sans cesse besoin de nouveaux capitaux à réinvestir pour en générer du profit, etc., sur une échelle toujours plus large. Mais dans le même temps, l’État se trouve dans l’obligation d’assurer la reproduction de millions de travailleurs employés ou exclus de la production, qui dépendent de lui : et il ne peut le faire qu’en leur remettant une part là encore croissante de la plus-value collective. Or, pour que les deux parts de quelque chose augmentent, il faut que le tout augmente – ce qui est de moins en moins le cas de la plus-value produite collectivement, on l’a vu[21]. La contradiction est assez évidente, et c’est précisément en période de crise qu’elle peut devenir insurmontable, puisque la plus-value collective décroit. Mais, même en temps de « non-crise », cette contradiction va en s’enflant, vu la faiblesse des taux de profit et leur baisse structurelle.

Voici l’État chargé d’un lourd poids. Dans la crise, cette contradiction s’accentue pour l’État qui redistribue, on l’a dit. La crise se manifeste donc immédiatement comme totale, comme crise de reproduction du rapport social lui-même, et de celle des prolétaires comme des capitalistes. La crise du printemps 2020 intervient dans un contexte marqué par le fait que la lutte des prolétaires est menée essentiellement sur le terrain de la reproduction ; on l’a vu en France avec les Gilets jaunes, mais c’est le cas pratiquement partout. Ce n’est au fond qu’assez logique : dès lors que la reproduction des gens n’est plus opérée totalement par le salaire (crise du rapport salarial), leur combat se déplace de la sphère de la production vers la sphère de la circulation ; ce qui marque une nouvelle fois comment se déplace le centre de gravité du capitalisme de l’une à l’autre[22]. Les travailleurs ne luttent plus centralement contre leur exploiteur direct, mais contre « la main qui les nourrit », c’est-à-dire l’État ; cette rencontre et cet antagonisme produisent nécessairement des luttes complexes et polymorphes, interclassistes et potentiellement rattrapée par divers démons.

Ces luttes constituent un défi pour l’État, empêtré qu’il est dans ses contradictions évoquées plus haut. Mais, derrière lui, c’est un défi également pour les capitalistes, pour le capital lui-même, qui a besoin que la force de travail des gens soit reproduite correctement, que l’accumulation se déroule dans un cadre relativement apaisé, etc. S’étant débarrassés d’une partie de cette charge, la reproduction des gens, les capitalistes attendent de l’État qu’il s’en occupe convenablement pour eux, et si possible à moindre frais pour eux : l’équation paraît insoluble, et là encore, présage peut-être de vifs conflits entre le capital et l’État.

Des milliards de dollars et des hélicoptères

Penchons-nous à présent sur le comportement de l’État dans la crise. Il est manifeste que ce comportement est dans une large part irrationnel et improvisé, ce qui ne doit pas nous empêcher de l’analyser et d’espérer en dégager deux ou trois enseignements. La chose sera sans doute plus aisée dans quelques décennies (si quelque chose survit à cet enfer).

Comme à chaque crise, les États interviennent de manière massive dans l’économie. Les promesses aux entreprises en difficulté (réelle ou alléguée) ont été immédiates. Dès les premiers jours de la crise s’est même observée une surenchère entre États : si la France proposait 300 milliards, l’Allemagne parlait de 1 000 et les USA posaient carrément 2 000 milliards sur la table. Bien sûr, il s’agit d’argent que les États n’ont pas, si l’on peut dire : voilà des années et des décennies qu’ils affirment qu’ils n’ont plus un sou vaillant, qu’il faut à tout prix se serrer la ceinture, virer des fonctionnaires et fermer des hôpitaux. Il s’agit de capital fictif, de dette, anticipant sur la valeur qu’il est censé produire plus tard. Bien sûr, cette valeur supposément produite dans l’avenir signifie davantage de plus-value ; cette plus-value, il faudra l’extraire du travail humain. Mais les taux de profit sont faibles et le capital a les plus grandes difficultés à se reproduire et à se valoriser : il faudra donc, pour produire davantage de plus-value, renforcer le taux d’exploitation du travail, ou bien augmenter sa durée, ce qui revient (plus ou moins) au même. Nous reviendrons dans un instant sur les manières d’obtenir un pareil résultat, quand la virulence des luttes de classes à l’échelle mondiale montre la difficulté de l’exploitation.

Il faut aussi se pencher sur les pratiques, désormais admises ici ou là, relevant de ce qu’on appelle helicopter money. Le principe de cette méthode monétariste est d’injecter de l’argent dans l’économie, en le distribuant directement ou indirectement aux gens (comme d’un hélicoptère). L’idée a de quoi surprendre et elle fait grincer un certain nombre de dents. Les USA ont ainsi distribué 1 200 dollars par adulte[23] et 500 dollars par enfant à toute la population américaine : ce débours représente près de 10 % du PIB national. Le Japon a versé 300 000 yens (environ 2 500 euros) à 10 millions de Japonais[24]. Les Bourses ont salué ces initiatives en relançant avec vigueur leurs processus spéculatifs, ce qui laisse à penser que la bourgeoisie attend beaucoup de ces méthodes. Il est encore bien tôt pour en juger ; on peut cependant évoquer d’autres dispositifs, plus modestes, relevant du même principe et qui sont en usage depuis quelques années de manière régulière. En France, évoquons par exemple le « chèque-énergie », subvention directe de l’État à destination des firmes de production d’énergie, EDF en tête, ou encore la « prime de Noël », supposée dynamiser le commerce de la fin de l’année en permettant même aux pauvres de se couvrir de cadeaux. Ces dispositifs ne sont pas destinés à toute la population et, ce faisant, ils alimentent l’idée que les gens seraient dans certains cas (et en particulier lorsqu’ils sont pauvres, c’est-à-dire souvent exclus du travail) utiles uniquement comme véhicule du capital, lui permettant de se renouveler et de s’accroître par l’achat de marchandises.

Une autre proposition proche de cette helicopter money, vue comme une réponse aux méthodes de quantitative easing qui finissent par prouver leur inutilité, est celle qu’on a nommée « coronabonds » : il s’agit également de stimuler l’accumulation par injection d’argent public. Pour faire vite, il s’agit grossièrement de permettre aux États européens (solvables ou non) de produire des quantités massives de dette (pour leurs divers plans de relance, y compris distribuer de l’argent aux gens), qui serait mutualisée par ces « coronabonds ». En d’autres termes, il s’agit de laisser libre cours à un endettement sans réelle limite de durée (pratiquement infini) à des taux d’intérêts nuls voire négatifs[25]. De là à qualifier le dispositif d’« argent magique », il n’y a qu’un pas… que nous ne pouvons franchir. Car il n’y a pas d’argent magique, et la valeur du capital fictif est toujours, en dernière analyse, appuyée sur le travail humain, qu’il soit mis en œuvre ici ou ailleurs, aujourd’hui ou demain : c’est une anticipation de la plus-value à produire. En somme, l’accroissement délirant de cette masse de capital fictif prolonge la durée de la condamnation des gens à la forme socio-économique capitaliste, et ménage des jours pénibles aux générations à venir.

Il y a encore d’autres modalités analogues à l’étude, par exemple l’annulation pure et simple de tout ou partie de ces dettes. La brutalité de la chose, par opposition à l’élégance des « coronabonds » ne peut pas masquer que ça revient à peu de choses près au même. En tous les cas, « coronabonds » ou pas, il semble se dessiner à l’heure où ces lignes sont écrites un « plan de relance européen » qu’on annonce à 500 milliards, ce qui est un montant plutôt faiblard pour une initiative censée démontrer la solidarité des pays européens.

Figure 7 : la machine répressive. On place les gens en L ; les forces répressives (A) sont mues par le bras de l’État (B), lui -même entraîné par la roue (F) qui transforme doucement une partie de la plus-value collective ponctionnée en salaire des flics.

Répression et discipline

On comprend donc que tous les plans de relance, magiques ou non, se basent in fine sur les profits futurs escomptés ; en d’autres termes, sur un accroissement de l’exploitation du travail par le capital. Le deuxième volet de l’attitude des États prend alors tout son sens : abolition de tout ou partie du droit du travail, suppression de « libertés » formelles, renforcement du pouvoir exécutif vis-à-vis du pouvoir législatif, expérimentation à une échelle planétaire de la contrainte collective. Les États se donnent les moyens d’appliquer les plans de relance prévus. Ils établissent une sorte de tri entre les travailleurs, sur lequel nous reviendrons dans un instant, et contraignent ceux dont ils ont décidé qu’ils devaient travailler ; ces derniers doivent en général accepter, au nom de l’ « héroïsme » soudain de leur fonction, des conditions de travail plus dures, un volume horaire plus grand, et des conditions sanitaires évidemment dégradées. C’est du reste un rôle historique de l’État capitaliste : la mise au travail des gens, la disciplinarisation des corps et des esprits, le maintien de leur aptitude à la production de plus-value ; et la maximisation de cette dernière, au besoin par la soumission des individus, permet en retour de plus grandes rentrées pour l’État lui-même, qui peut à loisir les transformer en capital en les injectant dans l’économie, ou bien encore s’en servir pour accroître son pouvoir répressif, dans un cercle vicieux apparemment sans issue.

Il est cependant évident que cette logique se trouve menacée dès lors qu’une proportion importante des travailleurs se trouvent éjectés du travail productif ; il semble que la trique s’abatte sur ces derniers comme pour son propre compte, sans lien avec une production de richesse à laquelle contraindre les gens. Ce n’est pas le cas : ces gens restent disponibles pour d’éventuels besoins du capital ; ils doivent en outre être des consommateurs-réalisateurs de plus-value ; il faut enfin qu’ils n’entravent en rien le processus d’accumulation qui se déroule sans eux : toutes occasions de leur taper dessus. Et puis taper sur les uns discipline les autres, n’importe quel maton vous le dira.

L’argument de la sécurité, supposément celle des gens, est brandi comme moyen de « préserver des vies ». La faiblesse de cet argumentaire est patente : on ne se « préserve » bien que de la menace que l’on avait prévu soi-même[26]. Cette sécurité, sécurité « sanitaire », est aussi dans une grande mesure une sécurité « sociale » au sens où les rapports sociaux ne doivent pas être menacés : c’est donc aussi une mise au pas. Dans cette exaspération de la démocratie, les gens sont immédiatement, là encore, face à face avec l’État[27]. L’évolution du traitement de l’épidémie par rapport à celle de 1968-1970[28], dite « grippe de Hong-Kong », montre bien l’évolution du rapport social et sa tension.

Les gens face à face avec l’État : où est donc passé le capital ? On a – presque – l’impression qu’il a disparu, que les intérêts capitalistes passent provisoirement au second plan, évincés par le vertueux souci de la préservation des vies « humaines ». Cependant il faut s’arrêter momentanément sur cette idée de « vie humaine » ; l’épidémie ne touche pas indifféremment les gens, et, si l’on a pu se réjouir du fait que de nombreux bourgeois étaient touchés au début de l’épidémie, c’était surtout dû à leur pratique plus courante du déplacement international, particulièrement en avion. Ainsi, de nombreux dirigeants ont contracté le coronavirus dans les premiers temps, jusqu’à Boris Johnson qui a passé quinze jours à l’hôpital. Mais bientôt la réalité sociale s’est frayé un chemin, et comme il se doit, la maladie s’est reportée sur les plus pauvres, les minorités, ceux qui devaient poursuivre leur travail, ceux qui s’entassent dans des appartements minuscules ou des bidonvilles, etc. Si la France n’autorise pas les statistiques de la mortalité selon les catégories sociales, on n’a pas manqué de remarquer l’impressionnante tache rouge constituée par la Seine-Saint-Denis, département des pauvres, sur les cartes. L’Office for National Statistics anglais a ce droit, et a publié des chiffres qui montrent par exemple que les Noirs meurent environ 1,9 fois plus que les Blancs du covid-19 ; que le taux de mortalité lié à l’épidémie variait de 25 décès pour 100 000 habitants dans les quartiers riches à 55 dans les quartiers les plus défavorisés ; ou encore que, sans surprise, les catégories « travailleurs non-qualifiés », « travailleurs de la santé » et « travailleurs de la distribution » étaient les plus touchées[29].

Mais, au-delà du fait que l’épidémie ne frappe pas chacun de la même façon selon sa position dans les rapports sociaux[30], l’immensité des mesures de relance, la violence de la mise au travail des catégories jugées « nécessaires » et l’immédiate dégradation des conditions de l’exploitation mettent en lumière que non, le capital n’a pas disparu. L’État est ici aussi dans une étrange et inattendue contradiction, souhaitant probablement minimiser l’impact de l’épidémie – pour préserver la continuité des rapports sociaux à moyen terme – sans saborder totalement l’économie à court terme. Il est pris au piège de sa propre surenchère ; aussi manie-t-il sans sourciller dans la même phrase menace et flagornerie doucereuse.

Les segments de travailleurs ou les os du squelette

Surtout, la pratique politique publique montre crûment qu’il existe plusieurs catégories de travailleurs. Si l’on écarte le secteur de la santé, qui a bien entendu un caractère particulier au vu des circonstances, les travailleurs considérés comme pouvant et devant continuer à travailler ont été ceux des secteurs de la production et de la circulation des marchandises : distribution, transport, artisanat, industrie… À l’inverse, ceux qui travaillent dans l’encadrement des rapports sociaux et qui veillent à la bonne reproduction des précédents, les salariés des « services », de l’éducation, de l’administration, et bien entendu les couches supérieures, ceux-là ont pu et dû rester chez eux en étant payés, en « télétravaillant » au besoin, ou en ne travaillant plus du tout pour certains.

La crise fait ainsi voir les « os du squelette », c’est-à-dire la segmentation des travailleurs en différentes catégories au sein desquelles la vie n’a pas la même valeur. Oubliés, les « gens », tous unis contre la maladie, solidaires sur ordre gouvernemental : sous l’aspect du travail, la belle et martiale unité se désagrège immédiatement.

Pis, les travailleurs envoyés au chagrin malgré leurs protestations se voient dans l’obligation de travailler pour certains cinquante ou soixante heures par semaine, pour encaisser l’afflux de « confinés » en frénésie d’achat de papier-toilette. Dès le 20 mars, un décret augmentait le temps de travail dans le transport. Quant aux travailleurs hospitaliers, les conditions proprement démentes dans lesquelles ils ont dû exercer leur fonction ont été longuement décrites ; inutile d’y revenir. Mais il est bien certain qu’une médaille et des applaudissements ne remplacent pas les postes supprimés et les hôpitaux fermés. Du reste, au sein même des « soignants », la belle unité a également de vilaines fissures, et il est bien certain que l’aide-soignante à 1 400 euros par mois ne se sent pas « en première ligne » de la même façon que le médecin-chef qui en gagne 15 000 – et qui par-dessus le marché met la main aux fesses de la première, au mépris des gestes barrières.

Il y ainsi un clivage entre producteurs et réalisateurs de la plus-value d’une part[31] et classes d’encadrement d’autre part. En somme, rien d’extraordinaire, si ce n’est que les seconds ont obtenu un privilège unique dans l’histoire en étant payés pendant un ou deux mois en échange d’aucune activité – mais est-ce si unique, si l’on prend en considération les mesures évoquées au paragraphe précédent (helicopter money ou primes en tous genres) ?

Figure 8 : « Ayant pris goût à l’existence, ils ne voulaient pas reprendre le travail. »

Reprise ?

L’épidémie plus ou moins maîtrisée dans les pays « capitalistes avancés », la reprise de l’accumulation est en vue[32]. Les conditions de celles-ci sont-elles réunies ? Les considérations évoquées au fil de cette note conduisent à penser que l’état des taux de profit laisse présager une difficile reprise. Faciliter la reprise est une des tâches de l’État ; il a une certaine expérience en la matière, en dépit du fait que les crises sont de plus en plus fréquentes et les reprises de plus en plus molles. La sortie de la crise est l’occasion de restructurer les rapports sociaux plus ou moins en profondeur ; non seulement elle en est l’occasion, mais il s’agit d’une condition nécessaire. C’est par le dépassement des contradictions antérieures, qui avaient mené à la crise, qu’une nouvelle phase d’accumulation peut démarrer. C’est du moins le schéma général.

Restructurer les rapports sociaux, avant tout les rapports de production, c’est trouver un moyen d’accroître le taux d’exploitation. On l’a dit et répété, tous ces plans Marshall et leurs centaines de milliards vont devoir être produits, à la sueur des travailleurs. D’autre part, les faillites probables vont entraîner la dévalorisation d’une grande part de capital constant ; ce capital constant pourra ainsi être acquis pour une somme modique, entraînant une concentration accrue du capital (et donc des situations monopolistiques ou oligopolistiques permettant de dégager des profits plus grands). Les krachs boursiers entraineront une destruction analogue de capital fictif. De la sorte, la proportion de capital variable par rapport au capital constant aura augmenté, permettant de contrecarrer la tendance baissière des taux de profit. Voici le schéma général, celui des crises et des reprises.

Pourtant, tout cela sera-t-il suffisant ? Combien de temps un processus d’accumulation va-t-il pouvoir se prolonger ? Quelle possibilité d’intensification de l’exploitation existe-t-il[33] ? On ne jouera pas ici les prophètes, mais la restructuration post-2008 montre bien ses maigres effets (en volume et en durée), pour que, dix ans après, il faille tout recommencer. C’est que jamais on ne s’attaque à la contradiction centrale de la forme socio-économique capitaliste, celle qui veut que toujours plus de gens soient éjectés de la production – ce qui est tout à la fois une loi économique et une réalité concrète qu’on voit sur les routes et dans les bidonvilles du monde. Moins de producteurs pour produire plus de plus-value : le problème ainsi exprimé est insoluble. C’est pourtant le fondement matériel et idéel du capitalisme.

Figure 9 : les classes sociales. À gauche, prolétaire ; à droite, bourgeois. L’index accusateur du prolétaire n’est que la menace de son bâton. Mais c’est compter sans l’État, que le bourgeois pense tenir fermement en cage.

Dialectique de la reprise : la crise comme stade normal de la forme socio-économique ?

Depuis cinquante ans, c’est plus ou moins « la crise ». Il y a bien, de temps en temps, quelques « bonnes années » – bonnes pour qui, on se le demande, pas pour les gens en tous les cas. Les « reprises » sont toujours plus molles et brèves, les crises toujours plus fréquentes, intenses et planétaires. On peut concevoir la forme « décadente » ou « grabataire » du capitalisme comme celle de la crise comme état normal des rapports sociaux. Qu’il soit porteur des conditions de sa crise récurrente est du reste une constante du capitalisme ; mais dans les phases précédentes, cette tendance permanente était bon an mal an compensée par des contre-tendances (hausses de productivité, « mondialisation », voire effets des guerres mondiales), qui maintenaient sur le moyen terme un taux de profit suffisant. Si à présent on regarde les trois ou quatre siècles de cette forme socio-économique, force est de constater que l’accumulation se fait tendanciellement de plus en plus difficilement.

Concevoir ainsi la crise comme stade désormais normal du capitalisme permet peut-être de mettre en lumière le fait que la crise, au fond, est la possibilité de la reprise. On pourrait en venir à se dire que l’approfondissement de la crise, c’est la maximisation des chances de relancer un cycle d’accumulation durable : la période 1945-1975, qui vient après quinze ans de dépression et une guerre mondiale, en est peut-être un exemple.

Le « capitalisme vert », qui se développe depuis des années précisément sur les dégâts de sa version grisâtre, montre que les destructions et saccages fournissent toujours au capitalisme des occasions de profit : comme le vieux Midas, tout ce qu’il touche se change en or. Le vieux roi, désespéré, incapable de s’alimenter et entouré des statues dorées de tous les êtres qui lui étaient chers, se suicide. Mais le capitalisme n’est pas un roi : c’est une forme socio-économique, et il est vraisemblable que, tant qu’il y aura moyen de valoriser le capital, les processus les plus épouvantables se poursuivront. La crise ne se limite pas à un phénomène dans les sphères économiques, mais produit ses effets bien réels sur les gens : le travail contraint, l’abandon des plus faibles ou des vaincus à leur sort, et en dernière analyse le spectre de la mort de masse.

Une forme socio-économique condamnée à la crise permanente comme seule opportunité de reproduction de ses propres conditions mérite certes le qualificatif de décadente.  

Harry Cover,
Mai 2020


[1] Il ne s’agit bien sûr en aucun cas de nier que les chocs pétroliers ont des conséquences, le plus souvent néfastes, sur la marche de l’économie, mais de souligner en quoi, à l’évidence, un choc pétrolier ne peut être lui-même que la conséquence – pas fortuite du tout – des conditions de fonctionnement de cette économie. [↑]

[2] Il semble inutile d’en faire ici la démonstration ; on trouve chez Marx une analyse non seulement très efficace mais en outre, à présent, acceptée par tous, économistes bourgeois compris, sauf quelques anecdotiques fous. [↑]

[3] Ces instruments financiers sont souvent l’objet de montages aberrants, trompeurs, illogiques ; mais cela ne change rien à l’affaire, quoi qu’en disent les partisans du bon capital productif contre le mauvais capital financier : on peut très bien concevoir une Bourse « moralisée », qui n’en génèrerait pas moins de spéculation, de disjonction entre la valeur du capital fictif et la réalité sur lequel il s’appuie, donc sur des « bulles » et des krachs. Pour se faire une idée de l’ineptie du raisonnement évoqué ci-dessus, voir par exemple Frédéric Lordon, « Comment protéger l’économie réelle », Le Monde diplomatique, septembre 2007.[↑]

[4] On reviendra plus bas sur la question de l’existence de périodes distinctes de « crise » et de « non-crise ».[↑]

[5] C’est à cette aune qu’il faut analyser le tempérament odieux et vindicatif de Trump, et non l’inverse.[↑]

[6] Au fond, que les économistes libéraux soient eux-mêmes convaincus que l’économie se porterait mieux sans intervention de l’État est tout à fait douteux.[↑]

[7] Lorsqu’ils ne parviennent pas immédiatement à prendre pied dans un pays, comme en Iran, il est tout de même évincé du marché du pétrole sans grandes difficultés, sous la menace de la guerre mondiale.[↑]

[8] Dans le cas classique de la rente foncière, disons dans l’agriculture, la rente compense la faible composition organique du capital en permettant d’accroître le prix de vente ; dans le cas de la rente de matière première (étroitement liée au monopole), la rente compense la forte composition organique du capital, qui, à investissement égal, produit moins de plus-value ; en d’autres termes : a) la rente soutient le taux de profit si la composition organique est faible ; b) la rente soutient la masse des profits si la composition organique est forte. Dans les deux cas, les profits augmentent, mais une partie plus ou moins grande est détournée du « capitaliste » à destination du propriétaire, des moyens à mettre en œuvre pour garantir le monopole, etc., et n’est donc pas réinvestie.[↑]

[9] On peut sans doute établir un parallèle avec la figure du planteur de la première période coloniale, qui réalise des profits importants par la production de marchandises plus ou moins monopolistiques, obtenue souvent par le travail d’esclaves, ce qui le détourne des améliorations productives et le conduit au contraire à dépenser ces profits en dépenses somptuaires, de prestige, et en pots-de-vin et autres manœuvres destinées à conserver la situation de rente. Cette figure finit, tôt ou tard, par être évacuée de l’économie, sa production ne pouvant soutenir la concurrence (mais parfois fort tard, comme celle du latifundiaire latino-américain).[↑]

[10] On peut remarquer que, du point de vue de la bonne marche de l’économie capitaliste, ces deux processus sont opposés dans leur logique : si la rente a un caractère parasitaire et au fond, sur le long terme, contre-productif, la production just in time relève au contraire des améliorations de productivité, des innovations concurrentielles propres à dynamiser le capitalisme. Cependant, cette dernière manifeste un déplacement du centre de gravité de la forme socio-économique du secteur de la production proprement dite au secteur de la circulation, notamment par l’accroissement du secteur du transport. Or, maintenant comme toujours, c’est bien la production qui est la source de valeur, et non la circulation ; cette dernière permet de réaliser la valeur, mais ne la crée pas.[↑]

[11] La Banque mondiale prévoit (en mai 2020) que cette baisse de la demande, pour 2020, sera de l’ordre de 9 à 10 % ; par comparaison, cette baisse avait été de 1,4 % en 1974 et de 4,1 % en 1980 (précèdent record). Il s’agit donc d’un phénomène assez extraordinaire, même s’il se place dans un processus de tassement de cette demande depuis quelques années.[↑]

[12] Par exemple entre 2014 et 2016, l’Arabie Saoudite avait également accru ses volumes produits, pour tenter de contraindre (en vain) les USA à modérer les siens. Ajouté au retour (momentané) de la production iranienne sur le marché, ce conflit avait fait baisser les cours de 110 à 35 dollars le baril environ. C’est, en fin de compte, la remontée très rapide du prix du pétrole à la suite de cet épisode qui peut, en partie bien sûr, expliquer la colère à l’origine du mouvement des Gilets jaunes.[↑]

[13] Le Brent (pétrole de la mer du Nord) a lui aussi subi un krach mais d’une ampleur bien moindre ; la péréquation des prix des deux « sortes » d’hydrocarbures s’est bientôt rétablie.[↑]

[14] On ne détaillera pas ici ce qui distingue l’État capitaliste des formes qui l’ont précédé.[↑]

[15] Ils reprennent ainsi à leur compte une fonction essentielle des États de ce qu’on a qualifié de « mode de production asiatique » ; cependant, ces derniers laissaient une grande autonomie aux communautés villageoises, au contraire de l’État capitaliste qui tend à « intégrer » toutes les formes économiques au sein du rapport social capitaliste.[↑]

[16] On sait que les travailleurs esclavagisés du système concentrationnaire nazi n’étaient pas du tout en mesure de travailler avec une efficacité minimale ; c’est en vain que des « scientifiques » produisaient rapport sur rapport dans le but de déterminer quelle ration calorique permettait la reproduction de la force de travail. De même, il a été démontré très tôt que la productivité d’un esclave africain sous-alimenté, brimé et malmené était bien inférieure à celle d’un travailleur salarié, et cette forme d’exploitation ne s’est perpétuée que tant que subsistait la relative disponibilité d’esclaves bon marché.[↑]

[17] Ou le banditisme, la piraterie, etc., manifestations des déséquilibres socio-économiques courantes dans l’histoire.[↑]

[18] Pour les ménages les plus pauvres (les 10 % ayant le plus faible niveau de vie), les prestations sociales constituaient en 2013 en France 45 % du revenu disponible (revenu disponible égale revenus moins impôts directs plus prestations sociales), soit grosso modo autant que la part des revenus du travail. Cette part est passée à environ 70 % en 2018. À la même date, sans compter les allocations chômage et les pensions de retraite, 42 % de la population touchent des prestations sociales (Insee).[↑]

[19] Nous nommerons ce stade « capitalisme décadent » ; dans une périodisation lâche, il prendrait la suite du « capitalisme naissant » et du « capitalisme florissant ».[↑]

[20] Aujourd’hui, l’État français promet de racheter, au besoin, Renault ou Airbus.[↑]

[27] Si certains se sont trouvés en butte avec leur employeur, comme les salariés d’Amazon, c’est bientôt l’État qui est intervenu pour régler le litige, d’ailleurs dans ce cas en défaveur d’Amazon (firme que l’État français combat pour défendre « son » capital national).[↑]

[21] Cet accroissement du surproduit global susceptible d’être accaparé par l’État en vue d’être redistribué peut être opéré par une augmentation des impôts, taxes, etc., ou encore par la prédation pure et simple (guerre, colonialisme et néocolonialisme, etc.) ; mais ça ne change rien à l’affaire, puisque ce qui est ponctionné quelque part, c’est autant de moins pour les catégories ponctionnées, à qui il faudra donc redistribuer davantage : c’est donc un jeu à somme nulle, si le surproduit produit à l’échelle mondiale n’augmente pas.[↑]

[22] Ce mouvement est plus ou moins cyclique ; c’est entre les périodes de prospérité que se manifeste un déplacement vers la circulation, ou pour mieux dire un transfert du capital productif au capital commercial, financier, etc. ; ce qui s’explique tout bêtement par la plus grande profitabilité immédiate de ces derniers. Les phases de « prospérité » (il y en a assez peu) sont donc encadrées de phases de crise, de pré-crise et de post-crise marquées par une prédominance du capital non-productif.[↑]

[23] Il faut que l’adulte gagne moins de 100 000 dollars par an, soit 8 300 dollars mensuels, ce qui représente tout de même pas mal de monde.[↑]

[24] En 2008 déjà, le gouvernement japonais, précurseur, avait octroyé 12 000 yen (environ 100 euros) à chaque adulte et 8 000 yen (environ 70 euros) par enfant ou vieillard. L’expérience avait été jugée insatisfaisante.[↑]

[25] Les taux actuels de la BCE sont de 0 % et -0,50 %. C’est-à-dire que plus le temps passe… moins l’État emprunteur doit d’argent. Pour la Réserve fédérale américaine ce sont 0,25 % et 0 %.[↑]

[26] Il en va de même avec les lois antiterroristes : elles sont censées, elles aussi, « sauver des vies », en « empêchant des attentats » ; mais rien ne prouve que ces attentats eussent eu lieu, bien entendu. C’est une sorte de logique contre-prédictive : une mesure est jugée en tant qu’elle modifie le réel tel qu’on prévoyait qu’il dût se développer. Que l’acte de prédire et l’acte de prévenir cette prédiction soit l’œuvre de la même instance devrait alerter le bon sens.[↑]

[28] Cette grippe, répandue déjà du fait de la fluidité de la circulation intercontinentale, avait engendré très peu de mesures sanitaires publiques ou privées et occasionné vraisemblablement un million de décès.[↑]

[29] Tous ces chiffres et bien d’autres sont disponibles sur le site de l’organisation : ons.gov.uk.[↑]

[30] Mentionnons encore les personnes âgées, dont la surmortalité ne s’explique pas uniquement par le grand âge ; en outre, les vieux et surtout les vieilles (75 % des 700 000 résidents en EHPAD sont des résidentes) ont été livrés à leur sort par décision gouvernementale : c’est seuls qu’ils ont dû crever, dans leurs sinistres chambres d’hospice. C’est bien la famille, institution de la société bourgeoise, qui se débarrasse de ses vieux dès lors qu’ils ne sont plus productifs, qui est à incriminer dans cet abandon des vieillards – donc, en dernière analyse, le capitalisme.[↑]

[31] Cette catégorie se subdivise tout de même : ainsi, les intérimaires non embauchés ne sont pas traités de la même façon que des ouvriers de Peugeot dont le chômage technique est financé par l’État.[↑]

[32] Ce texte a été écrit en mai 2020 : c’est alors ainsi que l’on percevait la situation.[↑]

[33] On ne parlera pas ici de l’épuisement visiblement complet des « ressources » de la planète – mais la crise « écologique » ne peut se concevoir que dans son lien avec la forme socio-économique qui l’a produite, le capitalisme.[↑]

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